Kore-Eda Hirozaku


A l’écart des mouvements et autres clans qui dirigent le cinéma japonais contemporain, Kore-Eda semble tracer la voie mineure qui est la sienne et l’élargir sans qu’aucun souffle ne vienne vraiment la perturber. Car Kore-Eda, et sa fragile filmographie l’atteste, aime à prendre son temps afin de trouver pour le sujet de ses films, une véritable nécessité.

Reconnu comme celui qui décroche un regard habile et discret sur le monde de l’enfance, Kore-Eda a rencontré, lors de son passage à Cannes, un succès d’estime avec l’enchanteur Nobody Knows (2004). Révélation unilatérale pour le jury et les festivaliers, le film brossait l’abandon de jeunes enfants au cœur d’un intérieur confiné. L’harmonie évasive qui imprégnait la mise en scène ne devait pas non plus faire oublier la tristesse d’une fable traversée par un étrange constat d’esseulement. Inspiré d’un fait divers, Nobody Knows révélait alors les fissures et ce doute existentiel que semble connaître actuellement la société japonaise. Aussi, par ces fragments prélevés dans son existence propre et ceux capturés ailleurs, Kore-Eda dévoile un don d’observation proche de la quête. Ainsi, au sortir de l’université et avant de se ressourcer à la fiction, Kore-Eda s’est donc exercé au cinéma documentaire. Ses documentaires seraient déjà fortement inspirés par un travail sur la mémoire et le deuil. Motifs fondamentaux que le cinéaste reprendra pour son film Maborosi (1995), histoire d’une jeune femme perdue dans ses doutes à la suite du suicide de son conjoint. Suivra ensuite After Life (1998), film méconnu qui, comme son titre l’indique, relate sur le ton optimiste l’histoire d’une rencontre entre les anges et ceux quittant la vie. Kore-Eda revient en 2001 avec Distance et sa fable qui expose l’errance de trois personnages dont les proches se sont tous suicidés lors d’un rituel de secte. Et après Nobody knows, Kore-Eda nous revient avec Still Walking, portrait élargi d’une famille japonaise prise dans ses tourments et ses manigances coupables. Inspiré par Ozu mais surtout Miko Naruse (il cite d’ailleurs Nuages flottants et Le grondement de la montagne), son cinéma révèle la force d’un regard balancé entre harmonie et disharmonie et d’un point de vue bien libéré de ces postures tendances qui agitent ce qu’on appelle la post-modernité.


Romain Genissel

Still Walking

de Hirozaku Kore-Eda


Le japonais Kore-Eda nous avait laissé pantois et quelque peu éberlué par son précédent film, Nobody Knows. Le film relatait avec grâce l’abandon de jeunes enfants isolés dans un intérieur étouffant et réconforté par ces rais solaires venus du dehors. Nobody Knows révélait alors, par cette situation étrange et évasive dans laquelle étaient livrés ces gosses du soleil levant, une douceur et une habileté palpable. Et ce filmage impressionniste relié à une profonde écoute du temps, Kore-Eda le retrouve ici, en embrassant de son regard trois générations d’une famille auscultée de (très) près. Ainsi, après le fameux Tokyo Sonata, Still Walking prolonge avec force discrétion cette scrutation d’une société japonaise partagée entre modernisme et tradition, écartelée entre modèle et descendance, mais toujours unie par ce noyau insulaire qui la détermine si bien.

Still Walking évoque à l’évidence, par son dispositif et les motifs qu’il expose, le maître Japonais Ozu. Le train qui, à l’ouverture, traverse l’horizon serein du village évoque celui qui ouvrait et refermait Voyage à Tokyo. Mais là où les parents vieillissants de Voyage à Tokyo venaient rendre visite à leurs enfants, Still Walking fait le chemin inverse en faisant se rejoindre les enfants dans la demeure familiale tenue par les retraités. Le temps d’une visite tenue en près de vingt-quatre heures, les enfants, aujourd’hui parents, se réunissent dans la maison qui les a vu naître pour rendre hommage à leur frère défunt. Et le fils au centre de ce film, que l’on pourrait prendre pour un film choral (même s’il dépasse les traits du genre et les bouscule rapidement), se rend dans ces lieux à reculons. Accompagné de sa femme, jeune veuve (Yukari), et de l’enfant de cette dernière, Ryôta est apeuré à l’idée de retrouver l’aigreur mutique de son père et d’être finalement démasqué comme celui, indigne, qui vient de perdre son travail.

Lorsque cette première famille recomposée rejoint la cellule enfin réunie, plane dans la maison les rires des enfants de la sœur de Ryôta et l’absence du père, réfugié à l’ombre d’un cabinet médical désormais figé par le temps. Les mets se préparent alors comme des rites ancestraux, alors que les effluves d’encens s’échappent de la prière rendue au frère absent, mort prématurément par noyade alors qu’il secourait son prochain. Agissant comme un fantôme sur les pensées et les dires de chacun, le frère défunt est celui qui va nourrir les aspérités et exacerber les rancoeurs. On assiste alors à un ballet de masques dont les plaies brûlent encore les egos et créent la distance de rapports mal suturés. La mère qui déborde d’énergie aux fourneaux, laisse ainsi échapper les bribes des ces histoires familiales dévorées par le silence et les manigances. Tandis que le cercle se resserre inéluctablement, les cœurs semblent lutter avant de déballer les vestiges coupables du passé. C’est alors que la caméra de Kore-Eda découvre tour à tour les pièces de cette demeure, ainsi que les objets soigneusement conservés d’une histoire mal aguerrie.

Une rédaction écrite par l’enfant Ryôta où l’on découvre la fascination exercée par le modèle paternel, une chanson d’amour révélée au grand jour, du maïs frit dont l'odeur parvient à resouder le cercle, Kore-Eda collecte ces objets afin de mieux laisser transparaître la vérité des caractères. Ses plans pris au raz des tatamis témoignent alors d’une profonde observation et de cette acuité qui sait, lorsque l’écho des paroles le suggère, s’approcher et retenir des instants saisissants. Son point de vue accroche alors les rites d’une famille qui, de peur de voir se dévoiler les postures de chacun, se laisse aller à des marques de haine ; inconscientes ou non. Ainsi, l’arrivée du lourdaud et suintant jeune homme qui fut sauvé alors par le fils défunt provoque tout un flot de haine déversé à son encontre. La scène dévoile que la famille est prisonnière de son ressassement et reste incapable de s’ouvrir pour dépasser ce qui la ronge de l’intérieur.

Même si les lieux restent communs à tous et que la mort pétrit absolument la cellule familiale, Kore-Eda cerne bien l’idée qu’une famille ne se rapporte qu’à des facettes hétérogènes et extrêmement complexes à unifier. En concluant que ce sont bien les motifs de transmission et d’engendrement qui parviennent à accorder la respiration de ces notes dissemblables. Pour finalement en composer une partition unique en son genre mais à bien des égards universelle. Comme une histoire de papillons qui réalise le pont entre les générations et comme un défunt que l’on porte à jamais à l’intérieur de soi, Kore-Eda a fait de son histoire un bel ouvrage, et de sa culpabilité un exorcisme aux allures de vraie leçon de cinéma. Bien humain celui-là.

Romain Genissel



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Ponyo sur la falaise

de Hayao Miyazaki



A bientôt soixante-dix ans, Miyazaki, le patriarche de l’animation japonaise, retombe en enfance avec Ponyo. Comme de coutume, il faut s’émerveiller dès le générique ; de la marque bleue monochrome de ses Studio Ghibli à la magnifique ouverture musicale signée Joe Hisaichi, ce qui suit ne déçoit pas : Ponyo offre, instantanément, une immersion complète dans un univers enchanteur où la mer prend vie, littéralement. Destiné aux enfants, le nouveau Miyazaki, reprend, sur un ton agréablement naïf, des thèmes récurrents comme l’amitié, la tolérance et la Nature. Inspiré de La petite sirène, Ponyo est une jolie rêverie poétique et simple qui, constamment, ébahit.

Fujimoto ressemble à un pantin désarticulé au visage creusé. Pourtant, le type a une certaine classe, normal, puisqu’il représente finalement, un Poséidon japonais. Lorsque Ponyo, sa fille, lui échappe pour rejoindre Sosuke, petit garçon de cinq ans, Fujimoto déchaîne vents et marées pour la retrouver. Quand Miyazaki dépoussière un vieux conte d’Andersen et japonise un des classiques de Walt Disney, on assiste à un joyeux rafraîchissement. Ponyo distille la féérie avec fantaisie et candeur, entre personnages délurés et scènes fantastiques : La scène où Ponyo, tout sourire, court sur les vagues au milieu de la tempête, l’apparition de la mère de Ponyo ou la navigation de Sosuke sur une ville engloutie émerveillent indéniablement. Finalement, à l’instar de Mon voisin Totoro, le film est un appel constant au retour à l’enfance où aucune menace n’existe réellement. Le monde de Ponyo est un monde merveilleux, utopique, où l’amitié de deux enfants semble renvoyer le mal ailleurs. Miyazaki, qui renie l’usage de la 3-D d’un Studio Pixar, possède et utilise toujours son trait épuré pour faire de Ponyo une beauté parfaite où la mer dans tous ses états est parfaitement rendue. Pourtant, le film, consciemment naïf, n’est pas qu’un bijou graphique car Miyazaki, dans ses films, semble souligner de manière récurrente, les ravages de l’homme sur la Nature. Si Totoro est un éloge de la Nature, Ponyo (sur la falaise) charge une pollution industrielle dévastatrice. Toutefois, le but principal de tout film des Studio Ghibli est de divertir et Miyazaki, génie optimiste, s’en sort prodigieusement. Ponyo, petite fille espiègle, est un concentré de malice et multiplie les clowneries. Le film amuse jusqu’au générique de fin et réussirait à dérider le plus aigri d’entre nous.


Roseline Tran




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Et pour entendre l'inimitable thème du film, qui en rendra fou plus d'un : http://www.youtube.com/watch?v=r0lk-GEhYdY

Le sens de la vie pour 9.99$

de Tatia Rosenthal


Premier long-métrage de la réalisatrice israëlo-américaine Tatia Rosenthal, Le sens de la vie pour 9.99$ est un film d’animation d’une grande poésie. Drôle, mélancolique, cynique ou pathétique, le regard incisif que porte Tatia Rosenthal sur les nouvelles de l’écrivain israélien Etgar Keret (également co-scénariste) ravirait même les moins réceptifs aux petites figurines de pâte à modeler.
Le stop motion révèle encore une fois ici sa riche palette de possibilités techniques ainsi que l’émerveillement qu’elle semble créer inévitablement. Le réalisme des décors et des expressions, la précision des mouvements, nous font plonger dans l’univers des habitants d’un immeuble de métropole, qui pourrait être aussi bien Sydney que Tel Aviv. Tout commence au petit matin par une scène apparemment anodine : le SDF qui demande une cigarette puis un dollar pour s’acheter un café, l’embarras du père de famille respectable partant travailler qui ne veut se résoudre à céder au chantage. Son fils aîné tombe follement amoureux d’un top model pour qui il est prêt à tout ; le cadet, au chômage, un peu paumé, commande un livre pour 9.99$ censé instruire sur le sens de la vie. Dans le même immeuble, on trouve également un retraité bavard et solitaire, que personne n’écoute, un petit garçon qui vit avec son père et qui rêve d’un jouet footballeur mais qui ne reçoit qu’une tirelire « pédagogique », un magicien endetté qui ne sait pas appréhender la réalité, et un couple qui se sépare, elle voulant se caser, lui ne pouvant quitter ses habitudes détendues d’étudiant. Autant de personnages attachants – irritants aussi parfois tant ils nous rappellent nos travers et tracas quotidien – qui tous recherchent, plus ou moins consciemment, le sens de leur vie.
C’est alors que les figurines de pâte à modeler prennent toute leur importance et renversent le film dans un surréalisme poétique à l’humour noir et décalé qui ne serait possible qu’avec elles. Le SDF se suicide devant le refus du père et on le retrouve plus tard affublé d’une paire d’ailes, en ange gardien grincheux qui va, malgré lui, changer la vie du vieil homme de l’immeuble. Le fils aîné subira par amour une transformation des plus ahurissantes (que l’on ne révèlera pas au spectateur curieux qui s’empressera d’aller voir ce film surprenant) quand l’étudiant se mettra à faire la fête avec une bande d’alcoolique de 8 cm de haut, que le petit garçon se liera d’amitié avec son cochon au sourire inaltérable et que le fils cadet emmènera son père oublier ses soucis dans une activité plutôt originale…
Bref Le sens de la vie pour 9.99$ offre un beau petit moment de poésie, à l’esthétique splendide, qui nous permet ensuite de retrouver nos petits soucis avec plus de légèreté, un soupçon d’amertume peut-être, mais avant tout un vrai optimisme.

Ana Kaschcett
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X-Men Origins : Wolverine


"I'M GONNA CUT YOUR FUCKING HEAD OFF... 'SEE IF THAT WORKS"

X-Men Origins : Wolverine

Réalisé par Gavin Hood
Scénarisé par David Benioff




Frères de sang et frères mutants, à priori immortels, James et Victor traversent les guerres du 19ème et du 20ème siècles, jusqu'à être enrôlés par le major William Stryker dans une équipe de mutants surentraînés. Face aux ordres de plus en plus cruels, James décide de partir pour reconstruire sa vie. Mais c'est après 6 ans de vie heureuse que son frère Victor retrouve sa trace et massacre sa femme. Fou de rage, James accepte la proposition de William Stryker : accomplir le projet « Weapon X » et recevoir la transfusion de l'indestructible métal dit « adamantium » à même sa structure osseuse... Sympathique et divertissant, ce « Wolverine » demeure tout de même un peu décevant pour la simple raison que les attentes débordaient d'espoir.

L'on pourrait considérer « X-Men Origins » comme le premier spin-off d'une série de films se focalisant sur des personnages précis, tirés d'un univers plus vaste, car pour ceux qui ne le sauraient pas encore, les projets « Magneto » et « X-Men : First Class » sont en cours de pré-production, tous des prequels de la saga pré-existante. Certes, mais qui dit prequel (doublé d'une adaptation de comics, à la base) implique une relative cohérence en lui-même et surtout vis-à-vis des opus antérieurs. Malheureusement, c'est là que le nouveau film de Gavin Hood accuse certaines étrangetés. L'idée de faire de Wolverine et de Dents-de-Sabre des frères pour le meilleur et pour le pire s'intègre effectivement peu à la logique du premier volet de Bryan Singer, quand bien même il y aurait là davantage d'intérêt et de possibilités dramatiques.

A ce titre, le film n'est pas avare en séquences fortes, que ce soit sur le plan de l'action ou de l'émotion, et on se résignera à fermer plus ou moins les yeux devant cette poignée de moments un peu trop stéréotypés, étant donné le blockbuster de divertissement hollywoodien de masse auquel nous avons affaire. Mais il est une chose bien plus regrettable : la brièveté du film. A en juger par les cinq grandes étapes de la vie de Wolverine, une heure et quarante-cinq minutes nous paraissent horriblement insuffisantes pour donner à voir autant d'évènements et de périodes, dont chacune s'avèrerait être une véritable manne potentielle de péripéties. C'est ainsi que la première demi-heure enchaîne frénétiquement trois périodes sur cinq, frôlant le bâclage à plus d'un titre. Courte durée oblige, bien des mutants y perdent en épaisseur, sans même parler de certains futurs X-Men, ici plus figurants que personnages. A l'instar d'une bande-son parfois inachevée, comme avec cet hélicoptère dont la chute manque considérablement d'impact sonore, « X-Men Origins : Wolverine » semble fauché dans son élan par un manque d'ampleur, d'autant plus regrettable qu'il aurait aisément pu être évité.

Pierre-Louis Coudercy





Prédictions

d’Alex Proyas


The Crow. Dark City. I, Robot. Il est plus d’un réalisateur qui souhaiterait avoir un de ces trois films sur son CV ; alors quand l’auteur des trois, Alex Proyas, livre un nouvel opus, on peut s’attendre à une œuvre qui sera, sinon géniale, du moins satisfaisante. La première impression, d’après la bande-annonce, correspondait à peine à la seconde option : avec deux minutes d’images « suspenso-spectaculaires », on pourrait s’attendre à un énième thriller sur la prédestination, dont même les fans du genre commencent à être saturés.
Or dès les premières minutes, l’impression susmentionnée s’évapore : en cinq minutes, on est on ne peut plus rassuré en ce qui concerne la partie suspense… Et puis on découvre le bon Nicolas Cage, celui qu’on aime, celui qui a offert à Travolta un de ses meilleurs rôles par le seul fait de chercher à l’imiter, pas celui qui a dénaturé Ghost Ride… Et puis on se laisse prendre, bien qu’il y ait comme un relent de Nombre 23 et que cela soit la partie la plus faible du film, à la recherche de la signification que peuvent avoir des chiffres laissés et enterrés par une écolière il y a 50 ans…
Et on se prend littéralement un avion en pleine tête… On sent la chaleur des flammes qui brûlent ses passagers…On a l’occiput allègrement frôlé par une rame de métro… Non, ce film ne bénéficie pas de la technologie 3D, mais les films dont les effets spéciaux ont à la fois ce degré de justesse, cet impact visuel et surtout (c’est le plus rare) cette cohérence avec le scénario sont si rares qu’ils méritent les lignes pour en parler !
Mais il ne s’agit pas ici d’un « Armageddon d’auteur »… En effet, le suspense est présent : que ceux qui pensent que la décontraction bon enfant accompagnant le blockbuster-catastrophe de base leur suffira sachent qu’ils se trompent, ici le niveau de sursaut sur l’échelle de Hitchcock est au pire Sixième sens, au mieux Shining. Bref, à déconseiller aux cardiaques…
Pour enchaîner sur une fin inattendue, humaniste, sublime, bien jouée, pas creuse, émouvante…Tout ce qui n’est pas le plus attendu de la part de ce type de film…
Une réaction à la vision de ce film : énormément-bonne-surprise. Un mot pour décrire ce film : crescendo. Du genre qui part d’un peu bas et qui va très, TRES haut.

Cyril Schalkens



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Rachel se marie

écrit par Jenny Lumet, réalisé par Jonathan Demme avec Anne Hathaway, Rosemarie DeWitt, Bill Irwin…




Jonathan Demme, éminent réalisateur du grand Philadelphia, livre une parenthèse intime ; Rachel se marie, porté par le jeu déséquilibré et nerveux d’Anne Hathaway. Plus qu’un énième film romantique sur le mariage, il fait figure de docu-fiction intelligent et émouvant autour d’un drame familial.

Kym (Anne Hathaway), internée dans un hôpital pour drug addicts, débarque dans son immense maison de campagne à l’occasion du mariage de sa sœur, Rachel (Rosemarie DeWitt). Demme choisit de filmer caméra à l’épaule pour suivre au plus près les festivités, se plaçant ainsi en témoin réaliste. Le film, basé sur le scénario accompli de Jenny Lumet, suit, avec sensibilité, la fragilité psychologique de Kym. Elle, entourée mais seule, se détache des autres, comme hantée par un fantôme. L’excellente Anne Hathaway, joue à merveille la fille complètement paumée dans un univers qui lui échappe, ce qui donne lieu à des moments de cocasseries drolatiques comme son discours tortueux au repas familial ou l’agacement qu’elle éprouve envers des musiciens malheureusement trop actifs. Kym, éternelle fumeuse aux cheveux sales, souffrant de profondes névroses liées à un passé trouble, attire vite l’attention générale. Demme multiplie les zooms sur une Anne Hathaway déphasée par son entourage, qui dans un accident final, matérialise son obsession morbide... Nourrie par l’amour trop possessif de son père et abandonnée par une mère agressive, Kym s’avère être le triste maillon d’une famille qui vole en éclats. Seule Rachel, incarnation lumineuse du bonheur, trouve un équilibre salutaire auprès de son mari (Tunde Adebimpe, accessoirement, le chanteur de TV on the Radio). Autour d’une famille de gentils timbrés (voir le paternel s’adonner à une course de vaisselle avec son futur gendre est jubilatoire), Rachel, heureuse jeune mariée, se démarque par sa sérénité candide. Le film, finalement, est une célébration du mariage festif dans sa forme la plus débridée ; ici, la mariée n’est pas traditionnellement en blanc, mais en sari… Toutefois, les disputes familiales - plus vraies que nature - s’enchaînent, où la douleur refait surface. Rachel se marie alterne donc la joie et la tristesse avec justesse. Le film trouve ainsi sa place auprès du cinéma indépendant américain, qui comprend les Juno, Little Miss Sunshine etc., en reprenant un mélange fameux de drôlerie mesquine et de fraîcheur délurée. Toutefois, Rachel se marie reste un film sombre où le secret et la culpabilité de Kym, et de ses proches, se déterrent. Comme une caractéristique propre au cinéma de Demme, l’incompréhension, l’incapacité de toute communication, donnant lieu à une tristesse presque mélancolique, est toujours là.

Roseline Tran


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Chéri

de Stephen Frears




Vingt ans après Les Liaisons Dangereuses (1988), Stephen Frears et le scénariste Christopher Hampton replongent dans l’univers du libertinage. Après Laclos, c’est un autre roman français qu’ils adaptent, celui de Colette. Valmont et Merteuil cèdent la place à « Chéri » et « Nounoune ». Derrière ces doux surnoms se cachent la nouvelle liaison dangereuse : Fred Peloux (Rupert Friend), fils de courtisane, et Léa de Lonval (Michelle Pfeiffer) courtisane fraîchement retirée.

Reprendre Michelle Pfeiffer n’est pas anodin. Elle, qui jouait l’innocence pure dans le monde des Liaisons, se retrouve à présent reconvertie en courtisane. La jeune et émotive Madame de Tourvel se transforme ainsi en quinquagénaire qui connaît par cœur la règle du jeu : ne jamais tomber amoureuse. Michelle Pfeiffer incarne la liaison entre ces deux films, dans lesquels vertu et vice se laissent piéger par l’amour.

Le film s’ouvre avec la voix de son metteur en scène, signature vocale, mais également commentaire sur le monde des courtisanes, source de pouvoir toute puissante. Monde où seule la volupté compte, où le plaisir est le seul mot d’ordre, et le mot « amour » à proscrire. C’est un monde de luxe et de luxure, d’opulence et d’apparence. Mais le monde du libertinage prend ici des apparences de vaudeville. Frears avoue d’ailleurs avoir pensé à Lubitsch et à Mitchell Leisen pour ce film. Si le monde libertin des Liaisons que nous connaissions, révélait une société secrète et machiavélique, où tout n’était que double, dans Chéri, nous sommes dans une société libre et ouverte, où c’est le grotesque qui domine. L’élégance et la classe de Merteuil est remplacée par la grossièreté de Madame Peloux. Du glamoureux monde libertin ne reste plus que quelques vieilles femmes opulentes, chauves, seules et délaissées. Monde rejeté certes, mais également repoussant. Il suffit de se rappeler le moment où la laide et hideuse vieille courtisane embrasse son jeune amant. Leur baiser, filmé en gros plan, achève de nous écœurer. C’est une mascarade.

A cette société libertine ridicule, contraste l’histoire d’amour de Chéri et Léa. Frears souligne la différence d’âge avec une grande sensibilité, un grand lyrisme et insiste sur le rapprochement des corps dans de très gros plans. Il filme les deux visages, comme s’ils se reflétaient l’un l’autre, renvoyaient l’un à l’autre, la maturité de l’un venant compléter la jeunesse de l’autre. Ils ne forment qu’un. Même quand ils sont séparés, Frears les rassemblent dans ses montages alternés. Sans aucune raison, ils s’étaient embrassés, aimés, puis séparés, pour comprendre ensuite, trop tard, qu’ils s’agissaient du grand amour, celui qu’on ne rencontre qu’une fois. Doux mélodrame, aux teintes sucrées, aux décors somptueux et à la musique majestueuse...

Magdalena Krzaczynski



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Coco avant Chanel


COCO AVANT CHANEL


De Anne Fontaine
Avec Audrey Tautou et Benoît Poelvoorde




Dans la série des très à la mode biopics, on remarque cette année un engouement particulier pour Coco Chanel, figure emblématique de la femme moderne. Après un téléfilm plutôt confidentiel pour Arte et avant l’attendu Chanel & Stravinsky de Jan Kounen (film de clôture du prochain festival de Cannes), c’est ce mois-ci Anne Fontaine qui s’attaque au mythe en portant à l’écran, sous les traits d’Audrey Tautou, la jeunesse de l’éternelle demoiselle.

Avant d’acquérir la renommée qu’on lui connaît, Gabrielle Chanel est abandonnée par son père à l’orphelinat d’Obazine avec sa sœur. Elle ne le reverra jamais mais n’aura de cesse de s’inventer un père et une enfance tantôt idylliques, tantôt misérables. Par la suite, elle rencontre Etienne Balsan, qui deviendra son amant puis son protecteur, dans un beuglant de province où elle fait un numéro de chant sur « Coco du Trocadéro » (ce qui lui vaudra d’ailleurs son surnom). Quittant sa province et l’arrière-boutique du tailleur chez qui elle faisait des ourlets, Chanel s’installe chez Balsan à Compiègne où elle découvre la vie de cocottes et de fêtes de la bourgeoisie parisienne. Rebelle aux conventions de l’époque, elle monte à cheval comme un homme, s’habille des vêtements de ses amants et veut s’affranchir par le travail. Boy Capel, son grand amour, ne l’épousera jamais mais lui permettra d’ouvrir sa première boutique.

Le choix de raconter la jeunesse de Chanel pour exprimer ses inspirations et les origines de ses légendaires créations est certes judicieux (on apprend de quel épisode plein de romantisme est née sa fameuse robe noire et la libération du corset) mais la structure narrative est tellement linéaire que le film en devient une succession d’anecdotes. Cadres, lumières, musique restent sans surprise ; si ce n’est quelques faux raccords un peu déroutants au sein du conventionnalisme de la mise en scène. Les dialogues aussi manquent d’éclat et d’audace en comparaison avec le mordant des célèbres phrases de Coco Chanel, repérables immédiatement tant le reste semble meubler. Le résultat n’est ni vraiment ennuyeux ni déplaisant mais, loin d’être révolutionnaire, ne se distingue guère de tout autre biopic lambda. Si l’avant-dernière séquence, dans l’escalier aux miroirs de la rue Cambon, lors du premier défilé révèle plus d’originalité de la part de l’auteure d’Augustin, Roi du Kung Fu, la réjouissance est de courte durée, le film s’achevant ensuite par un flash back des « moments clés » pris à rebours, des plus clichés et inutiles.

Heureusement, Audrey Tautou, sans être transcendante, et que l’on ne placerait pas favorite dans l’inévitable comparaison avec Anna Mouglalis (la Coco Chanel de Jan Kounen), tient plutôt bien son opiniâtre personnage et séduira les spectateurs les plus romantiques.

Ana Kaschcett

L’Idiot

L’IDIOT

Réalisé par Pierre Léon
Avec Jeanne Balibar, Laurent Lacotte




Dans cette adaptation, Pierre Léon s’attaque au titanesque l’Idiot de Dostoïevski avec une singulière modestie, car contrairement à ce que suggère le titre, ce film n’est que la transposition à l’écran d’un fragment du classique russe. Le chapitre élu est celui du dîner de têtes donné par la fiévreuse Nastassia Philippovna, au cours duquel elle se vendra au plus offrant de ses prétendants.

Encore un film en noir & blanc, une énième tentative pour combler un manque d’inspiration par une « stylisation » gratuite ?

C’est ce qui vient spontanément à l’esprit de celui qui lève la tête vers cette affiche austère. Et c’est dommage. Il serait dommage en effet de se priver d’une Jeanne Balibar en reine des abeilles, qui mène la danse sans faire de faux-pas. Si l’épisode laisse l’idiot dans l’ombre, ce n’est que pour en faire plus brillamment ressortir le jeu d’actrice de la grande dame, et la trame psychologique d’un personnage qu’on croirait tout droit sorti des Liaisons dangereuses. La caméra isole la femme convoitée dans des plans rapprochés, l’érigeant en tour imprenable. A côté, la succession des visages masculins, saisis par des gros plans, rappelle un jeu de cartes où l’on aurait gardé que les têtes, et dans l’apparente nonchalance avec laquelle la reine fait son choix, nous ne sommes pas loin du tirage au sort…

Certes, les moyens donnés pour l’orchestration de ce petit jeu, en vingt jours de tournage et une heure de bobine, ne permettent pas de créer le panache des adaptations à plus gros budget. Mais c’est comme cela que le réalisateur travaille, entre amis, sans pression de la production… et c’est tant mieux, car alors on se permet de faire preuve d’ingéniosité, on sort des sentiers battus.

Théâtral. C’est l’adjectif qui résume le mieux ce film-séquence, comme si Pierre Léon hésitait entre l’adaptation scénique et cinématographique. La distance qu’instaure le n&b, la simplicité d’un décor unique, la diction des personnages, dont les mots ressortent pleins et sans écorchure, le monologue -puisqu’il faut appeler un chat un chat- d’ouverture, et jusqu’au rideau par lequel les personnages entrent tour à tour…tout concourre à troubler le spectateur et ses attentes. Le jeu n’est pas naturel, les acteurs surjouent, nous forçant à prendre du recul. Cette manœuvre, très brechtienne, ne nous permet que mieux d’apprécier les talents de conteur de l’écrivain. La prose résonne avec force et étrangeté, tout le long de ce film à texte qui donne envie d’aller ouvrir le livre…

Elise Le Corre

Dans la Brume Électrique


DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE


Réalisé par Bertrand Tavernier




Suite à la consécration critique et une affiche qui promet monts et merveilles, le dernier film de Bertrand Tavernier laissait présager un retour en grâce. Adapté du roman de James Lee Burke, Dans la brume électrique nous transporte en Nouvelle Orléans pour un polar monotone et plombé par un scénario lénifiant.

Car il est un sujet difficile, une histoire d’attraction/répulsion complexe pour celui, européen, qui désire se voir crier action de l’autre côté de l’atlantique. L’histoire montre que les cinéastes du vieux monde ont la plupart du temps subi l’écueil d’une vision décalée et se sont maintes fois perdus au cœur de cette rencontre improbable. Pourtant grand connaisseur du cinéma américain, Tavernier n’est donc parvenu à concilier ces deux cultures et a noyé son film sur la route du pont qu’il était censé bâtir.

Le film qui relate l’enquête d’un flic taciturne, au corps massif et visage buriné (Tommy Lee Jones) sur la piste d’un kidnappeur a ceci de consternant qu’il multiplie les directions sans jamais les unifier clairement. Le rythme qu’imposent la lente investigation et la démarche claudicante de Dave Robicheaux donne le sentiment que le film s’embourbe dans le bayou qu’il traverse. Epuisée dans sa forme, la construction du récit manque cruellement de soubresauts et cette logique d’action à laquelle le polar est censé faire appel. Et les interventions détachées de la voix off dévoilent à chaque reprise l’idée que le film ne parvient à se situer ni à dépasser son ancrage pesant. De même, la lourdeur des accès de violence semble n’être que des parenthèses improbables au sein de ce village où l’on papote et regarde les choses de loin comme si tout cela n’était promis qu’à l’immobilisme. Le cabotinage de John Goodman et la mine renfrognée de Jones n’y feront rien, Dans la brumé électrique se situe très loin de Fargo ou d’un No Country for Old Men.

Et au lieu de cela, le déroulement du film persiste à accumuler ces scènes d’intérieur qui ne font que refléter la défaite d’une bataille gouvernée par un amiral à des kilomètres des tensions du marécage. Enfin, les délires fantasmagoriques de Robicheaux rejoignant les soldats de la guerre de Sécession achèvent de susciter l’incompréhension pour laisser place à l’agacement. Amputé par son cœur double et l’indiscernabilité de son dispositif, le film finit par lasser, à force de s’être laissé dominé par son évanouissement fantomatique et ses vapeurs mortifères. Un film brumeux certes, mais en aucun cas électrique.

Romain Genissel

Wendy & Lucy

WENDY & LUCY

Réalisé par Kelly Reichardt
Avec Michelle Williams




Portée par la vague de l’actuel cinéma américain indépendant, Kelly Reichardt signe avec Wendy&Lucy un joli film, à la fois singulier et plein d’humilité.

Choisissant une courte étape de ce qui aurait pu être un gentil road movie un peu convenu et moralisant, la réalisatrice dépeint subtilement la solitude abyssale d’une jeune Américaine discrètement en marge de la société, interprétée avec une finesse remarquable par Michelle Williams.

On découvre donc Wendy, une jeune femme à l’apparence plutôt ordinaire et discrète. En route pour l’Alaska pour trouver du travail, sans avoir besoin de justifier d’une adresse (d’une identité), elle tombe en panne dans une ville anonyme de l’Oregon. Sans emploi, presque sans famille, la jeune femme est accompagnée par son chien, Lucy, qui est en quelque sorte son foyer, sa bouée dans la société. A la recherche de nourriture pour Lucy, elle se fait piquée en train de voler dans une supérette et à son retour du commissariat, son chien a disparu. Si le film est titré Wendy&Lucy, ce n’est pas anodin, cet épisode montre combien Wendy ne peut exister dans le monde extérieur par elle seule, comme elle est indissociable de Lucy, qui est accueillie et adoptée par tous quand elle-même se heurte au monde extérieur. Elle part donc à sa recherche. Débute une errance qui n’est qu’un point d’orgue à sa fuite désemparée.

Le scénario n’est certes pas follement original, mais il dresse tout de même un portrait assez révélateur d’une part oubliée de la population, composée de marginaux qui vivent et disparaissent sans bruit. L’intérêt du film réside en fait principalement dans sa mise en scène sobre et minimaliste. Kelly Reichardt opte pour un ensemble de cadres fixes, à l’exception de quelques rares plans comme le long travelling dans le chenil, durant lequel on n’attend d’ailleurs qu’une seule chose, qu’il s’arrête et se fixe enfin sur Lucy. La réalisatrice laisse ainsi à plusieurs reprises s’échapper impunément son personnage du cadre, comme le monde extérieur qui jamais n’empêche Wendy de s’évanouir dans les marges invisibles, le hors-champ. Les dialogues aussi se révèlent laconiques et laissent place à un silence qui met en exergue la solitude irrémédiable de la jeune femme, sans outrance ni concession. Seul élément musical de la bande sonore, une mélodie douce et mélancolique chantonnée par Michelle Williams flotte au-dessus de quelques séquences, réminiscence d’un passé inconnu au spectateur, tout comme l’est l’avenir de la protagoniste, dont le périple semble loin d’être terminé.

Même en l’absence d’intérêt particulier pour les histoires d’attachements canins, on est étrangement happé par le film qui ne se veut ni justification ni condamnation mais simple constatation d’une solitude silencieusement exacerbée.

Ana Kaschcett

L’enfant de Kaboul


L'ENFANT DE KABOUL


Réalisé par Barmak Akram




Récit linéaire qui se déroule en 36 heures, L’enfant de Kaboul fait découvrir au spectateur une ville – et ses habitants – après 25 années de guerre. L’intrigue est en réalité prétexte à faire voir au public ces lieux qui se reconstruisent, ces hommes et ces femmes qui évoluent… la vie, la société.

Khaled est chauffeur de taxi. L’intrigue démarre lorsque qu’une femme voilée - qu’il prend pour une course - laisse sur la plage arrière son bébé, ne laissant pas au chauffeur le temps de la rattraper. L’enfant de Kaboul raconte ainsi les trois jours de ces deux destins liés : Khaled et « l’enfant de Kaboul », ce bébé abandonné (pour quelle(s) raison(s) ? …)

Khaled devient rapidement une sorte de guide, à travers la ville, pour le spectateur. Kaboul : une ville détruite : « Ça, c’est à cause des bombes américaines » indique l’un des personnages. Le spectateur devient ainsi le témoin des conditions de vie dans cette société qui tente de se reconstruire : ravages de la guerre, pauvreté, conditions de la femme… Il n’y a aucun pathos dans ce qui est montré ; les faits sont là, nul besoin d’en rajouter. Le réalisateur réussit à prendre une distanciation nécessaire qui, en plus de sensibiliser subtilement le spectateur, donne à ce film une valeur quasi documentaire (ce qui n’est pas étonnant lorsque l’on connaît le passé de documentariste de Barmak Akram).

Le spectateur découvre la réalité du couvre-feu - prenant conscience de ce que revêt cette obligation -, constate le « trop-plein » des orphelinats, la misère... C’est l’intérieur de la société qui lui est montrée.

Le poids de cette société se fait sans cesse ressentir. Khaled, par exemple, n’a pas de garçon, or c’est une honte de mettre au monde des filles. D’un coté donc, il y a lui, qui n’assume pas de ne pas avoir de descendant mâle, qui en souffre ; et de l’autre, sa femme, qui craint qu’il ne la quitte ou prenne une deuxième femme à cause de cela.

La question de la condition des femmes est un aspect très important – et on ne peut plus intéressant - du film. Lorsque Khaled dit à l’une de ses filles : « On va te marier. », celle-ci répond « Je ne veux pas parce qu’ils battent les femmes. ». De la même façon, il interdit à ses filles de donner à manger aux pigeons : c’est une tache dévolue aux hommes… Ces quelques exemples en disent déjà long. Cependant, tout n’est pas simple et au détour de ces « traditions », de ces habitudes, pointent également des signes de changement.

Le rapport à la religion est également présent, notamment lorsque la comparaison est faite entre ce bébé, ce garçon apparu – finalement - « de nulle part » et Moïse, abandonné sur les eaux.
Ainsi, de nombreuses – et nécessaires - questions se trouvent soulevées par ce film. Prétexte pour dépeindre une société en pleine (re)construction, L’enfant de Kaboul, sans réellement bouleverser, touche. C’est un spectateur dépaysé, satisfait d’avoir vu – un court moment – vivre une société qui lui était plus ou moins inconnue, qui sort de la salle.

Sonia Déchamps

Celle que j’aime


CELLE QUE J'AIME


Un film de Elie Chouraqui et Jean-Marie Duprez
Avec Barbara Schulz, Anton Balekdjian, Gérard Darmon et Marc Lavoine




Isabelle (Barbara Schulz) et son fils, Achille (Anton Balekdjian), vivent une belle histoire d’amour, pardon, une formidable relation mère-fils depuis que le père Jean (Gérard Darmon) est parti, jusqu’à la découverte par Achille de l’amant de sa mère, le gentil Antoine (Marc Lavoine). Mais le film est simplement mauvais, à éviter pour tout cinéphile qui se respecte. Alors pourquoi ?

D’abord, le scénario multiplie les invraisemblances. Aucun repère temporel, et accumulation des clichés sur la vie parisienne : il pleut tout le temps, on habite dans des lofts et à quelques détails près, le film devient une ode au boboïsme. Tout ça gravitant gaiement autour des deux seules tenues de Barbara Schulz : nue ou nue sous un tee-shirt transparent. Les « rebondissements » sont le 2ème point noir. Antoine aurait battu le pauvre petit Achille, 48h au poste et hop, ça c’est fait. De même lorsqu’Isabelle pousse Antoine, qui l’aurait trompé avec la baby-sitter suédoise, à avaler sa propre mort : allergique aux fraises, elle le pousse au fruit défendu. Geste qui rend leurs amis hilares. On sait évidemment qu’il va l’avaler, et finalement la scène devient dérangeante voire malsaine… Dernier exemple, pour ne pas tout dévoiler du film, au cas où de potentiels spectateurs auraient encore envie de le voir, un simple coup de colère d’Isabelle et le journal pour lequel elle travaille est sauvé ! Le scénario ne va pas au bout des choses, et rend le film inintéressant. Et ça agace.

Les acteurs sauvent-ils le bateau du naufrage ?

Même pas ! On se croirait parfois (souvent) dans une mauvaise série télévisée tellement les dialogues, répétés deux fois pour que les spectateurs comprennent bien, sont plats et les intonations sonnent faux. Véritable manque de naturel et de spontanéité, c’est même très très lourd. La seule authenticité réside dans les déambulations de Barbara Schulz nue, rôle qu’elle joue à merveille. Plastique mise à part, la voix off d’Anton Balekdjian est agaçante et son jeu l’est tout autant, les répliques de Marc Lavoine poussent à se demander s’il n’a pas un prompteur, les rires forcés des collègues d’Isabelle tombent comme un cheveu sur la soupe (mais pourquoi sont-ils si bruyants?), etc. Inutile de parler des seconds rôles, ils sont, les pauvres, livrés à eux-mêmes. Gérard Darmon relève peut-être le niveau, et ce n’est pas chose facile… Finalement qui a œuvré pour le casting ? Chouraqui a-t-il voulu faire plaisir à quelques amis ? Sont-ce les acteurs qui jouent mal ou le scénariste qui ne les a pas dirigés ?

Scénario et acteurs sont donc réunis en une vaste blague qu’on ne peut pas ranger dans une comédie. Ni un drame. Un conte de fée (à visée sociologique) raté ? Lourd et ennuyeux. Voire pathétique.

Claire Berthelemy

Villa Amalia (avis & contre-avis)


VILLA AMALIA


Réalisé par Benoît Jacquot
Scénario de Benoît Jacquot et Julien Boivent
D’après l’œuvre de Pascal Quignard




Benoît Jacquot nous livre comme à son habitude une œuvre touchante et personnelle, adaptée librement du roman de Pascal Quignard. La genèse de ce film vient simplement de son désir de travailler à nouveau avec Isabelle Huppert qui illumine l’écran pour sa cinquième collaboration avec ce réalisateur. Elle incarne Ann, pianiste, qui surprend l’homme avec qui elle vit depuis quinze ans avec sa maîtresse. Dès lors elle décide de le quitter, lui, ainsi que toute sa vie d’avant, recommencer tout à zéro, s’enfuir pour de bon. Le cinéaste et sa muse ont su donner beaucoup d’émotion à cet itinéraire hypnotique.

Peu après avoir surpris Thomas, son conjoint, en compagnie de sa maîtresse, Ann rencontre Georges, un ami d’enfance qu’elle n’a pas revu depuis des années, à qui elle confie son projet : tout quitter. Elle est désormais déterminée à « éteindre sa vie d’avant », ne plus revoir Thomas, vendre son appartement et ses meubles, abandonner son métier de pianiste, bref rompre tout lien avec ce qu’elle était, n’être plus personne, et recommencer une nouvelle vie. Ce projet, que tout le monde a sans doute au moins effleuré par la pensée ne serait-ce qu’un instant une fois dans sa vie, apparaît utopique et ressemble plus à un concept qu’à une idée concrètement réalisable. Pourtant dans ce film Ann le respecte à la lettre et aucune des étapes n’est passée sous silence. On suit la progression de ce changement de cap jusque dans les détails de la visite de l’appartement par des potentiels acheteurs ou par la décision du compte bancaire où déposer l’argent, qui se révélera être celui de Georges. Ainsi elle ne pourra pas être localisée grâce à sa carte bancaire dont elle ne fera pas usage.

Malgré ce réalisme, le film semble pourtant porté par une aura poétique, grâce à Isabelle Huppert à la fois extraordinaire de naturel et de spontanéité et mystérieuse et fascinante, sans qu’aucun élément de psychologie ne nous soit donné. La raison de ce départ radical – le fait que son mari la trompe – ressemble plutôt à un prétexte, comme si sa fuite était programmée depuis longtemps. Le parcours initiatique qu’elle entreprend nous hypnotise. On la voit littéralement passer de l’ombre à la lumière puisque les couleurs sont grises, sombres, dénuées de relief au début du film puis vives, colorées, lumineuses dans la deuxième partie du film, reflétant l’ouverture d’horizon par les grands espaces de l’Italie où elle s’est trouvée un havre de bien être ainsi que son ouverture intérieure, libérée des chaînes de sa vie d’avant, respirant la liberté à plein poumon.

Cette partie du film en Italie est d’ailleurs sans doute la plus belle ; presque pas de dialogue, juste la contemplation de paysages d’une beauté à couper le souffle, Ann qui part enfin à la conquête d’elle-même dans cet ailleurs providentiel et nous confronte à des sensations et des émotions universelles. C’est alors que le jeu d’acteur comme le conçoit Isabelle Huppert rejoint le propos du film, car selon elle, « jouer, c'est surtout dialoguer avec soi et avec quelque chose de très mystérieux, ses zones d'ombre ».

Dorothée Jouan


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La découverte de l’infidélité de son compagnon est, pour Ann Hidden / Isabelle Hupert, pianiste reconnue, la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Elle décide de tirer un trait sur cette vie qu’elle ne supporte plus. De la vente de son spacieux appartement au don de son dernier sac à dos à un gamin des rues, jusqu'à son arrivée à la fameuse Villa Amalia (rouge comme celle du Mépris, mais sans l'escalier), c’est donc un itinéraire vers le dépouillement que le spectateur suit au gré des notes de piano égrenées par la compositrice. Dommage que les affres d’une artiste friquée puissent ne pas emballer et que la poésie du film soit franchement desservie par l’irruption d’une réalité sociale malvenue.

Les noms du générique s'affichent en fondu blanc sur un fond uniformément noir tandis qu'une musique angoissante se fait entendre. Premières images : étoiles de lumières rouges derrière un pare-brise dégoulinant. Presque un thriller, sauf que la poursuite ne mènera qu'à épier un baiser dans un anonyme jardin de Choisy-le-Roi. Mais on l'aura compris : la musique se fait l'écho des sensations intérieures de la personnage – même le hurlement qu'elle poussera enfermée dans sa voiture ne sera pas entendue, et le dialogue est réduit au strict minimum. Pour une musicienne qui n'a pas besoin de piano pour composer, c'est bien normal.

La recherche du dépouillement est traitée par des moyens simples et efficaces. Le grand appartement parisien se vide, ne reste plus que le noir des piano sur le fond blanc des murs. Ann est de plus en plus simplement vêtue ; elle se coupe les cheveux, finit en nageuse malhabile dans une immense Méditerrannée bleue. Sa blanche peau de rousse interpelle tout de même : où a-t-elle pu donc planquer sa crème solaire ? Bah – si Hupert convainc en deux mots une grand-mère italienne, c'est qu'elle a plus d'une ressource.

Mais, bon. L'espace auquel l'histoire nous fait aspirer lasse vite. Difficile d'en vouloir à la chef opératrice Caroline Champetier, qui parvient à ne pas transformer les côtes italiennes en cartes postales pour touristes – cependant le panoramique récurent partant du visage en gros plan de Hupert pour aboutir à l'horizon dégagé, fondu au noir, revient trop pour ne pas être remarqué. Et incompris, ou trop bien. L'ennui guette.

Ce film effleure avec délicatesse, notamment le visage de Hupert. Mais des plans choquent par leur manque de légitimité. Quel besoin de nous montrer les yeux avides d'un ouvrier sur la somme d'argent liquide qu'Ann a reçu en échange de ses piano ? Et le type en train de fouiller les poubelles où elle a allégremment balancée le contenu de ses placards ? On ne ferait pas mieux si l'on voulait souligner l'iniquité d'un monde bourgeois où ce qui compte, c'est bien son équilibre psychologique personnel. Ann Hidden, artiste précoce, père absent, frère mort, réfugiée dans la musique, s'en va louer une villa en face de la Méditerrannée pour y guérir sa dépression. On ne lui en voudrait pas de se couper du monde s'il n'avait pas l'air de lui crier qu'elle a mieux à faire. Mauvais dosage.

Piera Simon

Millenium

LES HOMMES QUI N'AIMAIENT PAS LES FEMMES
Millenium

Réalisé par Niels Arden Oplev
Avec Michael Nyqvist, Noomi Rapace, Lena Endre




"Une idée simple mais fausse aura toujours plus de poids dans le monde qu'une idée vraie mais complexe." Cette phrase de Tocqueville, Stieg Larsson, l’auteur de la trilogie Millenium, a du la savoir à l’époque où il était plus connu pour son engagement contre l’extrème-droite en tant que journaliste.
Simple comme le mal peux l’être, complexe, comme le chemin pour retrouver un coupable, voilà jetée les fondations d’une histoire policière.
Son adaptation cinématographique ? Pas révolutionnaire, même si la Suède ajoute un parfum inattendu. Outre les paysages enneigés et la beauté de la langue, les acteurs, la musique et la montage, tout trois efficaces et bien sentis « règle la question » cinématographique assez vite.

Et pourtant, même cinéphile et sans avoir lu la trilogie, la fascination pour Millenium opère.
Tous ces personnages sont habités et finissent par nous habiter. Ils sont issus de la modernité et c’est sûrement ce qui les rapproche de nous. Ils se servent d’ordinateurs, de téléphones portables, les coupent quand ils ne veulent plus être dérangé. Comme dans « The Chaser » , autre polar moderne, sud-coréen cette fois, la zone où le portable ne passe pas est celle ou le crime s’opère…

Mais les deux personnages principaux sont au cœur de ce sentiment de modernité :

Michael Nikvist joue Mikael Blomkvist, journaliste suédois populaire engagé mis à mal par la justice, comme en son temps, l’auteur, Stieg Larsson.
Appelé à la rescousse par le patriarche d’une famille d’industriels suédois pour résoudre un vieux crime, le journaliste se fait détective.
Ce « nice guy » à la suédoise, sera épaulé dans sa quête de vérité par une jeune femme, Lisbeth, pas franchement glamour, punkette et énigmatique, d’un « féminisme brutal », comme l’écris Florence Aubenas dans une chronique du Nouvel Obs au sujet de Millenium. Elle est incarnée par une courageuse débutante, Noomi Rapace (ça ne s’invente pas…), qui a prêté corps et âme (piercing, boxe, moto) à ce premier rôle.

Le tandem est déroutant, épatant, se cherchant autant l’un l’autre que la résolution de l’énigme, chacun amenant sa conception de l’enquête et ses solutions techniques ou humaines. Ils sont différents mais ils ont tout deux quelques chose à racheter, et en premier lieu, leur honneur bafoué.

Alors bien sûr, la perversité de la violence du film fascine. La maladie d’Asperger (le syndrome du geek) qui affecte Lisbeth est une facétie d’écriture. Le journaliste Blomkvist est un monument de « bien-pensance » de gauche. Oui, mais l’essentiel est là, la mayonnaise prends, le film marche et il s’agit là du meilleur film policier européen que j’ai vu depuis bien longtemps.

Georges Coste

Star Trek


L'AVENIR EST EN MARCHE

Star Trek

Réalisé par J.J. Abrams
Avec Chris Pine, Zachary Quinto, Eric Bana




Au bout de 11 adaptations à l’écran, la plus grosse crainte à avoir de la série Star Trek au cinéma, c’est la répétition. Or, l’astucieux J.J. Abrahms, rompu aux séries TV bien troussées s’en sort avec brio.

« Star Trek » est le premier film issu de la série à ne rien ajouter après dans l’intitulé de son titre, comme pour rappeler son authenticité. Plus personnel que « Mission : Impossible III » et mieux écrit que « Cloverfield », « Star Trek » se rapproche d’un « Transformers », l’acné juvénile en moins.
En fait, ses deux jeunes personnages principaux sont des parias :
James T. Kirk est un jeune paumé qui a perdu ses parents très jeunes, Spock est un métis
« Humain-Vulcain » qui en veut à la planète entière car la sienne lui en veut de ne pas être comme les autres.
Comme pour « Transformers », il s’agit là de problèmes dont l’exposition prendrait 10 minutes dans un film d’Arnaud Desplechin.
Et pourtant, même dans ce blockbuster, les dilemmes de ces personnages sont avant tout portés par les acteurs eux-mêmes qui reconstituent petit à petit l’équipage du fameux « Enterprise » en enrichissant chacun d’une touche personnelle la psychologie assez primaire des personnages de la série de départ. Les évènements extraordinaires qui s’enchaînent à un rythme effréné sous les yeux des personnages ne sont que prétextes à les faire réagir et à nous les dévoiler.



Pour adouber ces nouvelles têtes dans leurs pyjamas Star Trek, le « véritable Spock », Léonard Nimoy, 78 ans, fait une apparition remarquée dans le film.
Mais « Star Trek » est avant tout un ballet spatial dont le dynamisme rappelle les meilleurs passages de « l’empire contre-attaque » mais aussi la perversion toute européenne de Paul Verhoeven dans « Starship troopers ».
Outre la fulgurance graphique et rythmique, c’est la qualité des bruitages de Ben Burtt (l’inventeur du bruit du sabre laser de Star Wars, mis en lumière avec « Wall-e ») et l’humour british de Simon Pegg (« Hot Fuzz » , « Shaun of the dead » entre autres…) qui m’ont le plus marqué.
Les non amateurs de science-fiction malencontreusement convaincu par plus enthousiastes qu’eux apprécieront surtout l’absence de philosophie ronflante accompagnant souvent la science-fiction et la réelle qualité de la réalisation de l’ensemble.

Georges Coste

DVD : The Mission

THE MISSION

Réalisé par Johnnie To
Avec Francis Ng, Anthony Wong, Lam Suet, Roy Cheung, Jackie Lui et Simon Yam
Édité par TF1




Avec ce film sorti en 1999, soit deux ans après la rétrocession de la colonie britannique à la Chine, le cinéma de Hong-Kong prouvait au monde entier qu’il pouvait encore faire mouche après avoir perdu John Woo. L’histoire ? Cinq tueurs de la mafia sont engagés pour la protection d’un des plus riches malfrats de la ville : certes, c’est banal mais c’est génial !

Tout le film repose sur cette mission (rien à voir avec The Mission de Roland Joffe) qui a pour trame un sujet de prédilection pour le cinéma made in HK, à savoir le film de Triade.

Nos cinq héros ont beau être des hommes de main, ils sont des hommes avant tout. Johnnie To ouvre son film en nous les présentant dans leur vie d’avant la mission : l’un est un habitué des salles d’arcade, l’autre travaille dans un hôtel, le troisième tient un salon de coiffure et les deux autres « protègent » leur territoire de la racaille. Bref, rien de passionnant si ce n’est qu’ils sont joués par des acteurs charismatiques qui demeurent les plus intéressants du moment : Anthony Wong et Francis Ng (Infernal Affairs), Lam Suet (l’acteur le plus récurrent de la filmographie de Johnnie To) et Roy Cheung (Prison On Fire).

Par un concours de circonstance, ces hommes qui n’ont rien en commun, à part avoir appartenu au Milieu, redeviennent des tueurs et doivent travailler en équipe, ce qui semble loin de pouvoir fonctionner tant les caractères de chacun sont différents. Pourtant, ils finissent par devenir potes et refusent même de tuer l’un des leurs pour une histoire de fesses.

Ces gardes du corps sont impeccables dans leurs costumes sombres, très classes et aussi identiques que les cinq doigts de la main, et d'une redoutable efficacité quand il s’agit de dégainer.

Les affrontements font suite à de longues scènes de calme très sympathiques, comme celle où le club des cinq joue au foot avec une boulette de papier - moment annonçant leur complémentarité sur le terrain lors des gunfights à venir.

Les fusillades de The Mission ne reflètent en rien les habitudes du polar local : pas de « gunfight » à la John Woo. Ici, les personnages sont statiques, l’action jouant en symbiose avec un montage rythmé, ce qui est d’une efficacité rare et inoubliable.

Bastien Delgay

DVD : Exilé


EXILÉ


Réalisé par Johnnie To
Avec Francis Ng, Anthony Wong, Lam Suet, Roy Cheung, Nick Cheung, Simon Yam, Josie Ho et Gordon Lam
Édité par TF1




Sept ans après The Mission, Johnnie To associe à nouveau Wong, Ng, Lam et Cheung pour ce film sur quatre tueurs amis pour la vie, qui s’exilent après avoir désobéi à un ordre d’assassinat. Cela pourrait être une séquelle à l'oeuvre précédente. En vérité, ce n’est ni une suite, ni un remake mais plutôt une extension.

Si Johnnie To décide d’exiler une bande de potes, la situation du film est elle-même un exil car tout se déroule non pas à Hong-Kong mais à Macao, dans un cadre très latino et bien ensoleillé qui rappelle étrangement un western spaghetti (flingues, hôtel stylé hispanique, région désertique, attaque d’un convoi etc.).

Concernant les combats, le réalisateur en refuse l’immobilité. Ici, les gunfights ne sont pas ceux de The Mission et se révèlent aussi bien orchestrés que dans la scène finale de The Killer de John Woo. Ça bouge pas mal, il y a des ralentis stylisés mais pas au point de faire virevolter les personnages. On reste dans le réel.

Les Exilés est une mélancolie à lui seul car, si les héros n’exécutent pas leur contrat, c’est en souvenir du passé et d’une grande amitié. De plus, l’ami à abattre est un jeune père. Sans avoir commis le meurtre, ils se sentent déjà coupables de la destruction d’une famille. C’est ce qui fait d’eux de véritables êtres humains et qui n’ignorent rien de la véritable définition du mot « honneur ».

Comme pour The Mission, ils ont des caractères bien différents. Pourtant, tous se complètent parfaitement : ils ont les mêmes lacunes et sont aussi enfantins les uns que les autres. Lorsqu’ils sont contraints de s’exiler, aucun d’eux ne sait où aller. Le conducteur demande à plusieurs reprises leur destination, mais sans réponse en retour, un peu comme des parents qui se lassent des incessants : « c’est quand qu’on arrive ? ».

Parallèlement, ils éprouvent la même joie de vivre que des enfants : ils se mettent à jouer et à se chamailler en déshabillant leur copain pour le balancer à l’eau et envahissent un photomaton pour faire des grimaces et rigoler. Comme dans un rêve, ils retrouvent leur paradis d’enfants. Face à une belle prostituée, ils muent et deviennent des adolescents bourrés de testostérone. En revenant à la réalité, ils perdent tout de leur naïveté, de cette ignorance qu’ils recherchent perpétuellement par pure nostalgie.

Bastien Delgay

DVD : Joint Security Area


LE NORD, LE SUD, UN MASSACRE A LA FRONTIÈRE...

JSA : Joint Security Area

Réalisé par Park Chan-wook
Avec Song kang-ho, Lee Byung-hun, Lee Yeong-ae et Shin Ha-kyun
Édité par Ctv International et TF1




Zone de sécurité commune, Corée, 2000 : une fusillade éclate au poste de garde du Nord, entre quatre soldats, dont un du Sud qui n'avait rien à faire là. Face à deux morts et deux blessés, les deux Corées envoient le commandant suisse Sophie Jean, afin d'enquêter sur cette affaire aux conséquences potentiellement graves. Mais Sophie se rend compte que les évènements relatés par les soldats ne s'accordent pas avec les indices retrouvés sur place. Fort d'un considérable engouement critique et public lors de sa sortie en Corée, JSA est aussi le premier succès du désormais célèbre Park Chan-wook, probablement l'un des plus talentueux metteurs en scène de son pays. Sous de fausses allures de polar et couvert par un contexte de film de guerre, JSA est en réalité un drame poignant sur une amitié interdite.

Le commandant Sophie Jean marche le long de la ligne au sol, symbolisant la frontière entre les deux états... Étant donné que la caméra, perchée en hauteur, filme la scène dans une plongée totale, les deux côtés en deviennent parfaitement identiques. Ce n'est là qu'une illustration parmi d'autres des choix de Park Chan-wook pour illustrer ses idées directrices : tout réside dans la ressemblance et non dans la différence des deux camps. Ainsi, c'est via d'innombrables jeux de symétrie graphique ou thématique que les soldats en sont réduits à des pions disposés autour d'une frontière insignifiante – d'autant plus insignifiante que les protagonistes la franchissent en toute impunité, une fois le premier scrupule digéré.

Il y a en effet beaucoup d'humour dans bien des séquences, tant la situation de la zone de sécurité commune est fondamentalement absurde aux yeux du réalisateur. Que l'on se retrouve face à du comique burlesque ou devant des acteurs qui ne laissent passer aucune occasion de briser le sérieux de la situation, le récit de ce qui s'est véritablement passé accuse un contraste surprenant avec les investigations des autorités d'enquête. Ici se trouve un jeu de manipulation policière, là se construit une amitié symboliquement très forte. L'alternance des deux couches temporelles, (véritable) passé et présent, ne rend l'enquête et les tensions entre Nord et Sud que d'autant plus ridicules.

Point fort de JSA, tout cela est purement intentionnel. Sur une musique de suspense, la lumière filtrée par les stores vénitiens se diffuse en rayures sur les visages de chacun, traduisant une vérité dissimulée mais pourtant si proche. A travers un montage réglé avec précision, c'est toute une myriade de plans qui se répèteront à plusieurs reprises au cours du film, mais avec un contexte différent, selon les interprétations. A vrai dire, la vérité était sous nos yeux depuis le début, mais nous n'avons pas regardé ce qui devait l'être...

Pierre-Louis Coudercy



DVD : Vicky Cristina Barcelona


VICKY CRISTINA BARCELONA


Réalisé par Woody Allen
Avec Scarlett Johansson, Javier Bardem, Penélope Cruz et Rebecca Hall
Édition Warner Home Vidéo




La sortie en dvd de Vicky Cristina Barcelona est l’occasion pour ceux qui l’auraient manqué sur grand écran de découvrir ce nouveau tour de force de Woody Allen, et pour ceux qui l’auraient déjà vu de savourer une nouvelle fois un film sensuel, séduisant.

Vicky et Cristina sont d'excellentes amies… avec des visions on ne peut plus opposées de l'amour : la première est une femme (se voulant) de raison, fiancée à un jeune homme respectable ; la seconde, une femme mue par l’instinct, dénuée d'inhibitions et en recherche permanente de nouvelles expériences sexuelles et passionnelles. En vacances à Barcelone, elles rencontrent Juan Antonio, peintre séducteur, pour lequel elles vont toutes deux craquer… de façons totalement différentes. Cette rencontre s’accompagne de celle, plus tardive, de Maria Elena, l’ex-femme de Juan Antonio (et détonante Penélope Cruz) avec qui il entretient des relations pour le moins houleuses.

L’amour ? Sujet déjà vu et revu ? Peut-être mais traité avec le talent de Woody Allen et servi par des comédiens tels que Scarlett Johansson, Rebecca Hall, Penélope Cruz et Javier Barden… il n’y a pas à dire, on ne s’en lasse pas !

Tous différents, chaque personnage est une occasion pour Woody Allen d’aborder sous un angle nouveau la question des relations amoureuses. Il fait cela à merveille, d’une façon, il faut l’avouer, assez jouissive. Ce film a le mérite d’être léger sans être « une coquille vide », sans tomber dans la niaiserie. Sous une apparente légèreté, fraicheur, la force d’un film qui reste en mémoire.

La ville de Barcelone est, à part entière et sans contestation possible – il n’y à qu’à prendre garde au titre !-, une des protagonistes de ce film. Devant la caméra de Woody Allen, elle transpire la sensualité, la magie aussi. La musique qui accompagne d’un bout à l’autre l’aventure est entêtante voire enivrante. Le spectateur se trouve d’autant plus entraîné dans cette escapade barcelonaise que les sons de guitares le détachent de son quotidien.

Vicky, Cristina, Barcelona est emprunt de fraicheur, de sensualité, de simplicité, de subtilité… Ces vacances barcelonaises sont un peu également des vacances pour le spectateur, comme une carte postale qui inviterait au voyage.

Un bémol cependant pour ce dvd ? Rien de nouveau à l’horizon ! Bien sur le film se suffit à lui-même et lui seul semble justifier l’acquisition de ce dvd, c’est en effet un film que l’on peut voir et revoir sans aucun problème voire même avec un plaisir différent à chaque fois. Cependant, on peut regretter l’absence de bonus. Pas de petite surprise made in Woody, aucun commentaire - c’est dommage quand on connaît la verve du réalisateur… -, pas de scènes coupées…

Sonia Déchamps

DVD : Dernier maquis

DERNIER MAQUIS

Réalisé par Rabah Ameur-Zaimech
Avec Rabah Ameur-Zaimeche, Abel Jafri, Christian Milia-Darmezin
Édité chez Arte Video




Un film qui ouvre à la réflexion. Loin d’être didactique, Le dernier maquis présente des instants de vie au fin fond d’une zone industrielle et laisse au spectateur le soin de se faire son opinion. Poétique, la séquence finale – à l’image du film – laisse un goût doux-amer.

La religion est présente, oppressante. Elle est à la fois le moyen pour les travailleurs, semble-t-il, d’avoir un point d’ancrage, de « maintenir la tête hors de l’eau » en quelque sorte, et à la fois un outil pour Mao, patron d’une entreprise de réparation de palettes et d’un garage de poids-lourds, de contrôler son personnel.

Il cherche à faire se convertir à l’islam un maximum de ses salariés. Il a conscience de la force de la religion et en joue. Il fait ouvrir une mosquée alors même qu’il doit de l’argent à ses employés, mosquée dont il nomme lui-même l’imam, ce qui soulève des contestations. Il va jusqu’à menacer de faire sauter les primes de ceux qui ne se rendraient pas à la mosquée. On voit bien toute l’ambigüité de la religion et de ses usages.

Un deuxième point d’accroche apparaît dans le film, quand Mao décide de fermer son garage. Apparaît alors toute l’impuissance des mécanos. Lorsqu’ils demandent leur soutien à ceux travaillant à réparer les palettes, ils doivent essuyer un refus. A ce moment précis, l’un d’eux symbolise parfaitement la détresse du groupe : ne sachant plus que faire, il menace d’un pistolet ceux qui, finalement, n'y sont pour rien dans sa situation.

Certaines images sont assez insolites, comme lorsque l’on voit trois employés faire leur prière devant une trentaine de palettes rouges empilées ou encore lorsqu’un ragondin est retrouvé dans un des bâtiments. Autre moment qui fait sourire, mais de ce sourire qui « blesse » un peu, lorsque les mécanos tentent de négocier des tapis contre des réparations sur une voiture.

Au final, ce film ne « dit » pas grand-chose mais c’est peut-être cela aussi sa force, de ne pas trop en dire et tout (tant !) laisser à penser. On y voit l’âpreté du quotidien. Dans le climat actuel, Le dernier maquis est comme une fable politique amère ; un récit de vie qui émeut, déstabilise mais en même temps, étrangement, donne envie d’être fort.

Sonia Déchamps

DVD : L’Héritière


L’HÉRITIÈRE


Réalisé par William Wyler
Avec Olivia de Havilland, Montgomery Clift, Ralph Richardson
Édité chez Carlotta




Pour la première fois en DVD : L’Héritière, film savoureux aux 4 oscars. William Wyler (réalisateur, également, de Ben Hur) signe ici (1949 !) un long-métrage « charming », avec des personnages hauts en couleurs, pour un moment hors du temps.

Dans ce film, il est question d’amour, d’argent, de trahison… Des ingrédients bien communs certes, mais dosés comme ils le sont dans ce film, on ne peut que leur découvrir des saveurs nouvelles.

Nous sommes à la fin du XIXème, dans une grande maison austère au mobilier imposant. Y vivent un veuf inconsolable, sa sœur – veuve un peu « fofolle » - et sa fille – timide à l’extrême, sans éclat.

Le couple formé par le père et la fille est captivant. Elle le regarde pleine de confiance et d’admiration ; il la méprise : « Tu possèdes la qualité suprême (…) ton argent (…) Tu n’as que ça ! » l’entend-on dire. En effet, il ne croit pas en la sincérité du jeune homme manifestant de l’intérêt pour sa fille et disant l’aimer (prétendant cynique incarné par Montgomery Clift). Comment un jeune homme pourrait-il la trouver séduisante ? Cette gourde qui n’est ni attirante, ni vive d’esprit. Ralph Richardson est glaçant, imposant en père autoritaire. Il faut avouer que la cruauté qu’il manifeste – dans ses propos - envers sa fille, est assez jubilatoire.

Le personnage de la tante vient contrebalancer la dureté du père dans la demeure. Les moments de complicité partagés avec sa nièce sont attendrissants et on se prend d’affection pour cette femme qui se réjouit du fait qu’un homme s’intéresse (enfin !) à Catherine et qui fait tout pour aider les « tourtereaux ».

Le jeune couple fait également des étincelles. Elle d’abord : timide, naïve, qui fuit quand on l’approche de trop près : « Vous êtes d’une hardiesse ! » ; lui, sûr de lui et charmeur. Et quand bien même il ne souhaiterait l’épouser que pour l’argent qu’elle représente en qualité d’héritière ? Qu’importe finalement ? Elle a bien vécu des années avec un père qui – elle s’en rend compte un peu tard – la méprise.

Les relations entre les différents personnages sont particulièrement travaillées et on assiste à un ballet des plus intéressants. La pauvre Catherine, son passage d’une jeune fille timide – touchante mais presque par pitié – à une femme cruelle est froide – pleine d’une certaine rancœur - est particulièrement bien interprété par Olivia de Havilland.

Les décors ont une importance toute particulière. La grande maison de Washington Square devient comme un vase clos, un espace oppressant. Les costumes et la musique (de Copland !) parviennent à donner à ce drame des allures – par moment- de conte de fée à la Disney. La scène du bal en est le parfait témoin.

Adaptation parfaitement réussie de Washington Square d’Henry James, L’héritière se regarde avec délectation. Grand classique hollywoodien en noir et blanc, il n’a pas perdu, un demi-siècle après sa sortie, une once de charme.

Sonia Déchamps

DVD : Luc Moullet en shorts

LUC MOULLET EN SHORT

DVD de dix courts-métrages
Édité chez Chalet Pointu




Ce DVD plonge le spectateur dans l’univers du cinéaste ; son goût pour l’absurde y est bien présent. Il n’y a qu’à voir Essai d’ouverture ou la folle tentative d’ouvrir une bouteille de coca ; sur quinze minutes, il tente d’ouvrir cette fameuse bouteille. Comment ? À l’aide d’une ceinture, d’un couteau… mais également en tentant de l’amadouer – « Minou, minou ! », allant jusqu’à utiliser une scie à métaux, un chalumeau… L’empire de Médor est quand à lui un improbable court-métrage sur les chiens à Paris. Paris, capitale de la merde. Mais attention ! Il ne faut pas confondre merde standard et merde Canigou, plus colorée.
C’est tous les films que l’on aurait envie de raconter mais… stop ! Au spectateur le plaisir de (re)découvrir !
Luc Moullet en shorts, c’est une séance de rattrapage (a minima !) pour tous ceux qui ne pourraient pas se rendre au centre Pompidou : une prolongation jubilatoire de l’événement.

Sonia Déchamps

Rétrospective : Luc Moullet

RÉTROSPECTIVE LUC MOULLET

Au centre Georges Pompidou
Du 17 avril au 30 mai 2009




« Moullet, c’est Courteline revu et corrigé par Brecht » disait Jean-Luc Godard. Son entrée en tant que rédacteur -dès ses 18 ans !- aux Cahiers du Cinéma est l’occasion pour Luc Moullet de rencontrer toute la génération de la Nouvelle Vague… Petit jeune de la revue, ses pairs auront vite fait de remarquer son talent. En 1960, c’est le producteur de Godard qui, suite à la rencontre organisée par ce dernier, produira son premier court-métrage : Un steak trop cuit… Moullet est lancé !
Aujourd’hui, le centre Georges Pompidou accueille ce réalisateur, acteur, critique, peu connu du grand public et pourtant admiré du « petit monde du cinéma ». Cette rétrospective – accompagnée de bout en bout de multiples rencontres inattendues - est l’occasion de braquer les projecteurs sur ce cinéaste « transformiste ». Luc Moullet a su (et sait) jouer avec tous les formats (du court au long métrage), et tous les genres : la comédie avec Brigitte et Brigitte, l’aventure avec Les Contrebandières, le western avec Une aventure de Billy le Kid, mais également le film érotique (Anatomie d’un rapport), le journal intime (Ma première brasse, Les minutes d’un faiseur de films), le road movie (Parpaillon), le film criminel (… Au champ d’honneur), le documentaire militant (Genèse d’un repas), géographique (Foix, La Cabale des oursins), pédagogique (Barres, Essai d’ouverture)…
Au final donc, ce sont dix longs métrages et vingt-huit courts en tous genres que le Centre Pompidou a choisi de présenter tout au long de vingt-neuf séances imaginées par Luc Moullet. Mais cette rétrospective ne saurait se limiter à ces projections (promesses, déjà en soi, de bons moments) ; des invités de marque interviennent (et interviendront, il reste un mois !) tout au long de cette rétrospective. Ainsi Jeanne Balibar, Jean-christophe Bouvet, Catherine Breillat, Richard Copans, Claire Denis, Laurence Ferreira-barbosa, Pascal Kané, Philippe Katerine, Bernadette Lafont, les Frères Larrieu, Raoul Ruiz… seront de la partie.
Luc Moullet à l’honneur ; une occasion pour le grand public de découvrir ce « contrebandier du cinéma » encore trop peu connu.
À noter, quelques sorties relatives à cette rétrospective : autant d’occasions de se plonger dans l’univers absurde, décalé (il est le seul auteur burlesque de la Nouvelle Vague dit-on) de Luc Moullet.

Sonia Déchamps